L’isolationnisme de Trump : menaces et opportunités pour l’Afrique

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Publié le 5 janvier 2017, par Pambazuka , BOND Patrick sur le site de Ritimo

L’accession de Donald Trump à la Présidence des États-Unis a stupéfié le monde entier compte tenu de ses positions et de ses préjugés surprenants. Le journaliste économique et financier de The Conversation Africa a demandé au Professeur Patrick Bond de nous faire part des potentielles répercussions en Afrique de la victoire de Donald Trump.

Que signifie la victoire de Trump pour l’Afrique ?

A long terme, les conséquences les plus dramatiques concerneront le changement climatique. En climatosceptique convaincu, Trump autorisera la fracturation hydraulique et l’exploration minière et pétrolière à grande échelle. C’est le continent africain qui sera le plus gravement affecté. Certains scientifiques des Nations unies estiment que 9 petits exploitants agricoles africains sur 10 seront probablement incapables de cultiver leur terre d’ici 2100 en raison du dessèchement des sols et du réchauffement climatique, sans compter que d’ici là, selon Christian Aid, les phénomènes climatiques extrêmes auront causé 180 millions de morts inutiles parmi les Africains.

Contrairement à l’administration de Barack Obama, nous pouvons prédire sans risque que pendant la présidence de Trump, Washington ne cherchera plus à contrôler les négociations sur le climat aux Nations unies. Les emails de Clinton et les messages du département d’État révélés par Wikileaks ont mis en évidence des manipulations concernant les sommets de l’environnement de Copenhague et de Durban. Trump, quant à lui, n’hésitera pas à sortir les États-Unis de l’accord de Paris, comme l’avait fait avant lui George W. Bush en refusant de ratifier le protocole de Kyoto.

Par chance, la Convention cadre annuelle des Nations unies sur les changements climatiques se déroule justement cette semaine au Maroc. La seule démarche logique à adopter, si les délégués font preuve d’un minimum de courage, serait d’exclure le Département d’État américain et de mettre en place un mécanisme pour faire payer une taxe carbone importante aux pays –les États-Unis en particulier- qui sont à l’origine des produits responsables de l’augmentation des émissions de carbone et menacent la survie de bien des espèces dans le monde.

Avec Trump, on peut également s’attendre à une montée du racisme et de la xénophobie comparable à celle qui s’est exprimée dans le vote des classes populaires blanches britanniques au moment du Brexit. Dans les deux cas, aucune solution locale ne sera efficace pour la simple raison que ni Trump, ni Theresa May (Première ministre du Royaume-Uni) ne souhaitent mettre en place la redistribution des richesses nécessaire à leurs économies.

Les élites africaines qui -à quelques rares exceptions près- n’ont pas hésité à renier toute forme de solidarité entre elles pour entrer dans les bonnes grâces de Washington, n’en seront pas pour autant les bienvenues à la Maison Blanche.

Il faut espérer que la contagion du racisme – qui avec Trump rendra la vie des Africains plus difficile encore- sera combattue par un mouvement majeur de résistance de la part de toutes les couches de la société africaine, rejoints par divers groupes susceptibles d’être opprimés par les États-Unis –les femmes, les Afro-américains, les Hispaniques, les Musulmans, les écologistes et les progressistes en tous genre. Ce mouvement pourrait prendre son élan en s’inspirant du même esprit de solidarité qui a marqué pendant le combat contre l’apartheid.

Quelles conséquences économiques peut-on prédire ?

Face à l’isolationnisme, le commerce mondial ne pourra que continuer à stagner. Dans le cas de l’Afrique, il est fort probable que Trump supprimera les avantages accordés par The Africa Growth and Opportunity Act (la loi sur la croissance et les possibilités économiques en Afrique) et qu’il diminuera les aides américaines.

D’un autre côté, un tel isolationnisme pourrait donner aux Africains l’occasion de remettre en question la dépendance excessive et auto destructive qu’ils entretiennent vis à vis de l’exportation du pétrole, du gaz, des minéraux et des cultures marchandes. L’Afrique doit se concentrer sur le renforcement de son économie locale si elle veut subvenir à ses besoins essentiels.

La haine que manifeste Trump pour ce qu’il appelle le « mondialisme » est probablement à mettre sur le compte d’une rhétorique électorale enflammée. On peut prédire que les candidats pro-corporatistes se rallieront à Trump pour éviter l’écroulement des marchés boursiers.

L’ensemble des conseillers politiques “néolibéraux” qui ont manifesté leur aversion pour Trump et apporté leur soutien à Hilary Clinton feront rapidement incursion dans la nouvelle administration. Ils voudront s’assurer que la domination américaine continue à s’exercer sans trop de remous dans les institutions multilatérales occidentales.

Nous pouvons simplement nous attendre à ce que les États-Unis protègent encore plus effrontément leurs propres intérêts, comme cela s’est produit sous les présidences de Ronald Reagan et de George W. Bush qui ne se sont pas encombrés de la rhétorique emberlificotée privilégiée par Obama et ses partisans.

Quelles politiques américaines à l’égard de l’Afrique sont susceptibles de changer ? Quels en seraient les effets ?

A vrai dire, on ne peut guère que se livrer à des suppositions. Trump n’a absolument rien dit au sujet de l’Afrique pendant sa campagne. Il veut « rebâtir la puissance militaire américaine », ce qui pourrait inclure le durcissement d’Africom, le très controversé Commandement des États-Unis pour l’Afrique au Pentagone.

Sur le plan économique, il est intéressant de noter les relations étroites de Trump avec l’industrie du pétrole et du gaz, via son vice-président Mike Pence. Cela laisse à penser que les multinationales du secteur des industries extractives qui désirent obtenir explicitement un soutien plus important pour pratiquer l’aventurisme en Afrique auront les coudées franches compte tenu du caractère agressif de Trump.

Qu’est-ce que cela signifie pour les institutions multilatérales et comment cela affectera-t-il l’Afrique ?

L’influence des États-Unis auprès du Fond monétaire international (FMI) se durcira compte tenu du droit de véto dont le pays bénéficie puisqu’il possède plus de 15% des actions assorties d’un droit de vote. Trump nommera probablement un néolibéral pur et dur à la direction du FMI, quelqu’un qui serrera la vis à l’Afrique en se servant des droits de véto de Washington. Les dirigeants de deux grandes économies africaines ont désespérément besoin d’obtenir des crédits du FMI : Le Nigeria (29 milliards de $) et l’Égypte (12 milliards de $).

En ce qui concerne les Nations unies, une question intéressante s’impose : le Secrétariat général de l’ONU qui siège actuellement à proximité de la Trump Tower, dans le quartier East Side de Manhattan, ne devrait-il pas élaborer un plan d’urgence visant à déménager le siège de l’ONU en dehors des États-Unis ? Trump a promis de rendre la vie dure aux musulmans, libyens, syriens et mexicains –entre autres- qui viendront en visite dans le pays. Dans ces conditions, organiser des évènements multilatéraux à l’intérieur des États-Unis pourrait s’avérer rapidement impossible.

Dans les années à venir, le multilatéralisme aura un visage très différent compte tenu d’un certain nombre de changements de perspectives. Tout d’abord, Trump torpillera la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques et les stratégies similaires visant à résoudre les problèmes mondiaux. Il éradiquera également les stratégies de non-prolifération nucléaire, tel que l’accord qu’Obama a obtenu si difficilement avec l’Iran au début de l’année.

Ensuite, on peut s’attendre à ce que trois des leaders nationalistes des BRICS - Vladimir Poutine en Russie, Nahendra Modi en Inde et Michel Temer au Brésil - établissent des liens beaucoup plus étroits avec Trump. Cette situation est susceptible d’affecter l’équilibre des forces entre diverses régions géographiques, et d’aggraver la dérive du Pakistan, de la Turquie et des Philippines, loin de Washington. La haine de Trump vis-à-vis de la Chine est un autre facteur dont les conséquences sont difficiles à déterminer.

Indépendamment des manœuvres géopolitiques, il est temps de créer un « multilatéralisme d’en bas » dans lequel les mouvements progressistes traditionnels de la société civile trouveront une cause commune, parce que de mémoire d’homme, il s’agit de la menace la plus sérieuse pour l’humanité, l’économie mondiale et l’environnement.

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Cet article de Patrick Bond a été traduit du portugais au français par Françoise Vella, traductrice bénévole pour Ritimo. Retrouvez le texte original, publié le 10 novembre 2016, sur le site de Pambazuka.

Voir l’article sur le site de Ritimo

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